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sucreries et du petit four : chère fine et délicate, voilà son lot. Doué d'un appétit
brutal, le goinfrese gorge indistinctement de tous les mets ; il mange à pleine
bouche, il mange pour manger. Le gouluavale plutôt qu'il ne mange ; une bouchée
n'attend pas l'autre ; il ne fait, comme on dit, que tordre et avaler. Plus vorace
encore que le goulu, le gloutonse jette sur le manger, qu'il dévore salement et avec
bruit ; il engloutit tout"
17.

Mais voilà qu'à l'orée de la chromatique gourmande, surgit une fois de plus
l'inclassable, le tonitruant, le "monstrueux ingluvies de certains êtres qui, néan-
moins, font partie de l'humanité" et qui, forçant même l'auteur à sortir de sa
langue, cumule tout en les débordant, les paroxysmes de la barbarie alimentaire.
Ainsi, le grenadier Tarare est à la fois anthropophage, omophage et polyphage,
c'est-à-dire qu'"anthropophage (il) vous mangerait un homme ; omophage, au be-
soin, l'avalerait tout cru et polyphage, tout habillé". Et l'auteur de nous livrer dere-
chef cette page d'anthologie où le mythe abonde :

"Cet homme, l'un des plus grands mangeurs des temps modernes, dévorait,
dit-on, un quartier de boeuf en vingt-quatre heures. On l'a vu engloutir en quelques
instants un dîner préparé pour quinze ouvriers allemands. Il avalait aussi des cail-
loux, des bouchons de liège et en général, tout ce qu'on lui présentait. Le serpent
plaisait surtout au palais de Tarare et, comme Jacques de Falaise, cet omophage les
avalait plus aisément que les anguilles. Semblable aux psylles de l'Orient et aux
karkelaus d'Amérique, il les maniait facilement et mangeait en vie les plus grosses
couleuvres sans en perdre un morceau. Etant un jour à l'hôpital, il avait attrapé un
gros chat, et se disposait à le manger pour faire couler quelques cataplasmes qu'il
avait soustraits à la pharmacie, lorsqu'on en avertit le docteur Lorentz, médecin en
chef de l'armée. Notre polyphage, tenant alors l'animal vivant par le cou et les
pattes, lui déchira le ventre avec les dents, en suça le sang, et bientôt, ne laissa plus
que le squelette. Une demi-heure après, il rejeta le poil, à la manière des carnassiers
et des oiseaux de proie, en présence des officiers de santé qui assistaient à cette dé-
goûtante curée.
Des infirmiers lui assurèrent lui avoir vu boire le sang des malades qu'on venait
de saigner ; d'autres, l'avoir surpris dans la salle des morts, contentant son abomi-
nable voracité. Enfin, un jeune enfant ayant disparu tout à coup, d'affreux soup-
çons s'élevèrent contre ce misérable, qu'on chassa de l'hôpital, où il n'était plus
qu'un objet d'horreur. Tarare mourut en 1799, à peine âgé de vingt-six ans, con-
sumé par une diarrhée purulente et infecte, qui annonçait la suppuration des vis-
cères abdominaux, constatée par l'ouverture du corps"
18.

A cet homme "ensauvagé" 19que la sédimentation mythique a chargé d'une
condensation sémiologique à la fois proche de l'humour, de l'horreur et du délire,
l'époque oppose l'image tranquille de celui qui doit vivre longtemps.

  1. Le bourgeois centenaire


Du plus grand mangeur des temps modernes au plus vieux mangeur de
l'avenir, les calculs et les observations s'agglutinent pour définir le modèle compor-
temental qui emmènera les hommes loin dans le futur.


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17Id., p. 353.
18Ibid.,en note p. 354 et 355.
19M. DETIENNE, op. cit., p. 16.

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